« Mon intervention est centrée sur l’apport des technologies de l’information et de la communication aux missions du réseau information jeunesse, elle ne prétend pas prendre en compte les autres missions fondamentales telles que l’accueil et l’accompagnement des jeunes.

Technologies : dans quel contexte parle t-on ?

Plusieurs synthèses des ateliers de ce séminaire semblent mettre en opposition le rôle premier de l’accueil et de l’accompagnement humain des jeunes avec la place croissante – voire « menaçante » et « déshumanisante » – des technologies de l’information et de la communication (TIC) en général, et d’Internet en particulier.

Même si elle repose sur des craintes compréhensibles, cette opposition n’est pas fondée. Pourquoi ?

Il me parait nécessaire que nous partagions une vision commune sur le développement de ces technologies avant de pouvoir ouvrir des pistes de réflexion fructueuses sur le rapport qu’elles entretiennent avec le développement de nos missions et de notre réseau.

Nous constatons que les technologies contribuent largement à la transformation de nos organisations, de leurs modèles économiques et de nos métiers.

Faut-il pour autant y voir un simple mécanisme de causes à effets ou, au contraire, comprendre la relation dynamique entre le développement de nos sociétés de l’information et ces technologies ?

L’histoire des sciences appliquées nous rappelle que de nombreuses technologies, même matures, n’ont pas connu les développements escomptés quand elles ne répondaient pas, au moment de leur découverte, à de réels besoins humains.

Avant même l’arrivée d’Internet, la gestion quotidienne de l’information dans nos sociétés contemporaines avait considérablement évoluée et ce pour de multiples raisons : complexité croissante des problèmes à résoudre et des quantité d’informations à traiter, accélération du rythme des échanges, interdépendance plus grande entre les organisations…

Ainsi, les développements successifs de l’ordinateur, de l’informatique et de l’Internet sont entrés « en résonance » avec ces besoins humains et sociétaux.

Le terme « résonance » illustre bien cette dynamique entre, d’une part, la réponse apportée par ces technologies et, d’autre part, les nouvelles perspectives qu’elles ouvrent et qui, à leur tour, accélèrent les rythmes et génèrent de nouveaux médias.

Nous pouvons a juste titre nous interroger sur cette accélération, mais je vous propose dans l’immédiat que nous gardions à l’esprit cette dynamique pour mettre à leur juste place les TIC dans les missions du réseau de l’information jeunesse.

Dans ce contexte, l’expression souvent reprise dans vos ateliers : « il faut remettre internet à sa place, ce n’est qu’un outil » mérite d’être commentée. S’il s’agit bien d’un outil à mettre au service de l’homme, il faut bien entendu mesurer combien cette technologie est, à l’image du train à la fin du 19ème siècle, profondément restructurante pour nos organisations et nos usages quotidiens.

Cela appelle me semble-t-il trois remarques que je vous propose de développer, en réservant pour la fin le principal défi.

Un cycle vertueux de gestion de l’information jeunesse

Avant d’être un média, un outil de communication à destination du public, ces technologies fournissent les outils indispensables pour répondre aux enjeux liés à la gestion quotidienne des informations dans nos sociétés.

De nombreuses applications, des standards tels que le XML, le Web 2.0… permettent aujourd’hui de mieux organiser la production d’informations, les partager, les mutualiser et les diffuser sur de multiples supports. Nous passons alors d’une logique de stock d’information à une logique de flux.

Ces outils modifient en profondeur toutes les organisations et notamment celles dont la gestion de l’information est le cœur de métiers. A l’image de la presse et des grands éditeurs de contenus, elles doivent réviser leur process, leurs modèles économiques, voire leur positionnement et leur cœur de métier.

De nombreux organismes deviennent leur propre producteur et diffuseur d’information, là où, il y a peu, ils utilisaient le savoir-faire et les réseaux de diffusion de médiateurs. Plusieurs ateliers ont d’ailleurs illustré cette tendance dans le domaine de l’orientation scolaire et professionnelle avec l’ONISEP…

Ce phénomène devrait s’amplifier. Il constitue un défi car il remet en cause une partie des modèles économiques des infomédiaires tels que notre réseau.

Ces mêmes outils ouvrent aussi de nouvelles opportunités pour renforcer l’efficacité publique, réduire les tâches répétitives et permettre de dégager des moyens humains pour des tâches à plus forte valeur ajoutée, au premier rang desquelles l’accueil physique des jeunes.

Engagés progressivement dans l’administration électronique, les financeurs – ministères et collectivités locales – commencent à attendre des organismes qu’ils financent le même effort de modernisation de leurs outils de gestion de l’information et, au-delà, de leur propre organisation et de leur capacité à travailler plus efficacement en réseau.

Dès lors, la question du financeur public devient : comment réussir la mutualisation des informations entre partenaires, afin que le contribuable ne finance pas deux fois la production d’informations et que la qualité de l’information soit garantie par sa production à la source, c’est à dire en évitant de multiplier les intermédiaires ? A ce titre, l’exemple de la mutualisation interministérielle avec Service-Public local de la Documentation Française mérite d’être étudié de près.

Là encore, vos exemples régionaux dans le domaine de l’information sur la formation avec le regroupement des organismes tels que les CARIF illustrent ce propos.

D’où cette première remarque : la première question pour l’information jeunesse n’est pas tant de savoir ce qu’il faut ou pas mettre sur internet mais comment construire un véritable système d’information à la hauteur des attentes des jeunes, des professionnels qui travaillent pour eux, de nos partenaires et de nos commanditaires publics.

Un système d’information « étendu » qui aide chacun à mieux gérer cette complexité, à prendre en compte cette interdépendance et cette rapidité des échanges.

Aujourd’hui, le réseau information jeunesse a une réelle richesse de contenus mais n’a pas encore, selon moi, un système d’information à la hauteur des enjeux qui nous attendent.

Au-delà de la modernisation des outils techniques, il s’agit de repenser les modes de production, de mutualisation et d’échanges d’informations au sein de notre réseau, de concevoir des cercles plus vertueux d’informations avec des règles du jeu « gagnant-gagnant » et les nouveaux modèles économiques qui en découlent.

L’ensemble des remarques précédentes présuppose la création d’un patrimoine public partagé d’information jeunesse alimenté à différents niveaux : national, régional et local.

Au niveau national une partie importante de ce patrimoine existe déjà mais le modèle date et n’est pas « encore » un cercle vertueux de production d’informations dans le réseau. Il ne peut d’ailleurs pas répondre aujourd’hui à certains des objectifs proposés précédemment, notamment ceux relatifs à la multi-diffusion

Enfin, la production d’informations information jeunesse doit intégrer plusieurs sources d’expertise, complémentaires à celle des professionnels du réseau. Dans le dédale de leur vie, l’expérience des autres jeunes, de « ses pairs », constitue une source de connaissance importante (cf. étude cabinet Vérès). Dès lors l’usage de forums et de chats modérés liés à certaines thématiques ou ligne de services mérite d’être renforcé.

Devenir « l’Information Jeunesse de Référence » sur le Web

Avant internet, la production d’information nous permettait de répondre en priorité à l’attente des jeunes que nous accueillions. Production et accompagnement étaient très liés.

De même que la production d’information était en général ciblé pour un média particulier.

Aujourd’hui, la dématérialisation permet de déconnecter les deux phases du cycle de vie de l’information numérique :

  • La phase de la production de l’information ou d’acquisition,
  • Celle de sa diffusion instantanée sur de multiples supports (papier, internet, SMS, accueil téléphonique…) que le producteur de l’information initiale gère ou ne gère pas lui-même.

D’où une série de questions.

La majorité des jeunes recherchent l’information sur internet et seule une minorité d’entre eux bénéficie d’un accueil physique dans un des équipements du réseau de l’IJ.

Dès lors, la question qui se pose à notre réseau – comme à tout organisme « infomédiaire » - ainsi qu’à nos financeurs- est celle de l’évolution de notre positionnement et celle de notre modèle économique.

  • Faut-il avoir une logique « média », c’est à dire multi-diffuser nos informations et aller à la rencontre des jeunes sur de multiples supports (site internet des collectivités, des partenaires…) ou la réserver à nos propres supports ?

Dans la première hypothèse, comment gérer le risque de dilution de nos informations et donc de perte de visibilité de notre réseau vis-à-vis des jeunes et de nos financeurs ?

  • Faut-il avoir une logique « réseaux professionnels » et ne diffuser l’information que par un extranet à destination des professionnels chargés de l’accueil physique du réseau et en consultation sur des postes informatiques dans nos locaux ?

Par ailleurs, devant une information qui devient pléthorique sur Internet, comment aider le jeune à repérer une information de qualité, fiable, indépendante… ?

Face à ces questions, le parti pris d’une forte présence sur le Web, construite de manière complémentaire et dynamique avec notre mission d’accueil, me paraît être la meilleure solution au risque de voir, dans le cas contraire, s’étioler très rapidement la mission de notre réseau.

Aujourd’hui, grâce à la qualité de nos contenus, nous avons la possibilité d’élargir considérablement nos publics en terme d’information et ce, bien au-delà de celui que nous accueillons : diffuser sur les sites et des blogs fréquentés par les jeunes, des sites de collectivités locales… mais aussi permettre à des adultes – relais d’informations auprès des jeunes d’accéder à cette information pour mieux les conseiller.

Nous devons pouvoir multi-diffuser nos informations afin de multiplier nos points de contacts avec les jeunes. Ce qui veut dire sortir d’une logique de diffusion « propriétaire » et avoir une approche média.

Ces questions sont déjà d’actualité. Vous avez évoqué que dans certaines régions, les collectivités créent leur propre site « jeunesse » avec des journalistes dédiés à ce secteur (Région Poitou-Charentes par exemple).

Enfin, de nouveaux « lieux » de diffusion naissent. Il semble important de les anticiper. Qui croira, par exemple, que les collectivités qui mettent en place des espaces numériques de travail (ENT) pour les collégiens, les lycéens et leur famille ne souhaiteront pas rapidement proposer sur ces extranets une information pratique utile à la vie quotidienne des jeunes ? Dès lors, qui se positionnera pour les fournir.

Cette multi-diffusion peut susciter certaines craintes :

  • La première porte sur la visibilité de l’IJ.

Pourtant, il est facile de s’accorder sur le fait qu’une information signée « IJ » vue 1.000 fois est plus efficace (pour les jeunes et pour le réseau) que la même vue 10 fois sur le site d’un CRIJ. Et cela, sans présumer la possibilité de « ramener », par exemple, le lecteur du site partenaire vers le site du CRIJ pour des compléments d’informations.

Par ailleurs cette question trouve ses limites dans le cadre d’une mission de service public. Rappelons-nous la transposition de la directive européenne sur l’accès aux données publiques et les contentieux réguliers sur l’utilisation de ces données (IGN , Météo-France…). Aujourd’hui n’importe quel éditeur privé peut légitimement demander les contenus de Service-Public.fr et les diffuser.

  • La seconde porte sur le changement de modèle économique. On préfère tous « tenir » que « voir venir ». Et pourtant n’est-il pas nécessaire de construire un modèle économique moins fragile que la seule vente d’informations à des professionnels qui seront tentés, dans ce domaine comme dans d’autres, de l’acheter soit à la source soit auprès d’infomédiaires qui fédèrent des flux d’informations thématiques beaucoup plus complets ?

Pour conclure –très provisoirement - cette question, il me semble que la force et l’efficacité du réseau IJ passe par une forte présence de ses contenus signés sur le Web et non par un confinement de l’information réservée à des professionnels d’accueil ou des jeunes fréquentant ces lieux d’accueil.

Les jeunes sont de grands utilisateurs d’internet, le public accueilli par le réseau IJ est certes important mais assez faible par rapport au nombre de jeunes d’un territoire.

Devant l’information pléthorique sur le Web, il faut positionner l’information du réseau en tête pour qu’il devienne progressivement en France l’information de référence pour les jeunes.

Bien construite, cette audience générera d’autant plus de fréquentations pour des services complémentaires

Cette multi-diffusion répond à une des missions du réseau, celle de veiller à l’égalité d’accès à l’information des jeunes d’un territoire.

Cela repose à la fois sur l’animation d’un réseau de partenaires diffuseurs, sur des compétences techniques nouvelles dans les domaines de la syndication de contenus et de la gestion de plans médias et, comme je l’ai déjà évoqué, un système d’information national adapté.

Développer de nouveaux services en ligne, à forte valeur ajoutée, et mutualisés

Au-delà de l’information, les technologies nous permettent d’offrir des services à forte valeur ajoutée. Le secteur public est en pointe avec le développement de l’administration électronique. Exemples : « je déménage », « mon compte fiscal »…

Cette demande répond à une forte demande des internautes les plus matures au premier rang desquels : les jeunes. Les études qui montrent le contraire ne prennent pas ne compte le fait que le développement des services en ligne à destination de ce public reste à faire. L’essentiel des développements actuels du secteur privé ayant été jusqu’à présent ciblés sur des publics à plus fort pouvoir d’achat.

Le développement de lignes de services correspondant aux temps de vie du jeune devrait constituer les prochains chantiers de noter réseau.

Qui mieux que le réseau IJ a la connaissance des besoins des jeunes dans les principaux moments clefs de sa vie quotidienne : logement, jobs, voyage à l’étranger… ?

Bien construits, avec les partenaires adaptés, ces services en ligne peuvent, là encore, garantir une forte notoriété et audience des sites du réseau IJ.

Ils peuvent également, dans certains cas, renforcer la fréquentation des points d’accueil du réseau. Exemple : une étape du service en ligne intègre une permanence de conseils personnalisés sur RDV…

La réussite du développement de ces services repose sur un double chantier :

  • Organisationnel : il s’agit d’organiser la collaboration avec les partenaires impliqués dans chaque ligne de services, exemple les partenaires des « jobs d’été ». On est ici proche de la mission d’animation de réseaux des CRIJ
  • Technique : le développement de ces services nécessite des compétences techniques élevées peu présentes dans le réseau et des investissements plus importants que ceux nécessaires à la production et à la diffusion de contenus (CMS par exemple).

Plus que jamais, la mutualisation de ces chantiers en inter-régions permettra de mutualiser les coûts d’investissement, d’hébergement et de maintenance.

Accompagner le changement

Dans le domaine de l’information, face aux mutations évoquées et à l’évolution des services rendus aux jeunes et de nos métiers, chacun a de bonnes raisons de prendre la position qui lui paraît la plus juste :

  • Ne rien faire et attendre de voir pour réagir en conséquence
  • Anticiper et engager un certain nombre de chantiers évoqués précédemment.

Si l’on souhaite anticiper, il est utile de s’entendre sur la réelle plus-value du réseau qui n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire, fondée d’abord sur la production d’informations mais sur une expertise partagée de haut niveau sur :

  • Les besoins d'information des jeunes,
  • Les ressources (informations, contacts humains...) qui répondent le mieux à ces besoins,
  • La capacité de mettre les deux en relation (maîtrise des médias et des sources)

Dès lors, le premier enjeu ne consiste t-il pas à mieux sensibiliser les administrateurs et financeurs à ces mutations et à accompagner les personnels de notre réseau autour des objectifs opérationnels suivants ?

Objectif 1.

  • Connaître en continu les besoins d'information et de services des jeunes, à partir des points d’accueil mais aussi d’une veille sur internet

Objectif 2.

  • Veiller à l'égalité d'accès de tous les jeunes à l'information sur l'ensemble de son territoire de compétence : réseaux de diffusion Web, réseaux des relais d'information (secrétaires de mairie, animateurs...),
  • Accueillir physiquement et accompagner les jeunes dans des espaces d'accueil dédiés,

Objectif 3.

  • Repérer en continu les sources d'information, favoriser la production par ceux qui sont les plus proches de la source, favoriser la mutualisation des informations publiques,
  • Assembler les contenus sous forme de chaînes thématiques cohérentes et assurer la multi-diffusion
  • Organiser et favoriser le développement de services en ligne à destination des jeunes (sous forme de lignes de services définis par les « temps de vie du jeune »)

Face à ces mutations, votre séminaire montre votre prise de conscience et votre mise en mouvement. Vos témoignages illustrent aussi vos légitimes craintes.

Si je devais vous faire partager une seule conviction ce serait celle-ci :

Nous vivons une période de profondes mutations qui ouvre de nouvelles aventures à vivre au service des jeunes.

Pour réussir il faut oser, travailler plus que jamais en réseau et s’armer : former pour accompagner le changement, mutualiser les outils techniques, mutualiser les contenus et mutualiser nos expériences et surtout avoir une vision partagée et enthousiaste face à ces nouveaux enjeux. »